Poison

J’oublie souvent la colère.
Drôle de transition mais c’est ainsi. Je fais partie de ces gens qui cherchent la vérité dans les propos d’autrui, n’ont pas peur d’être blessés par des mots car in fine c’est un beau cadeau que de recevoir les émotions brutes de son interlocuteur. Je dis pas que je suis masochiste ni que c’est toujours facile à entendre mais que mes proches, ceux que je choisis pour cheminer avec moi (et qui réciproquement me choisissent aussi, nulle vanité ici), sont ceux qui « parlent vrai » et acceptent qu’en retour ce soit pareil.
Je précise : parler vrai ça ne veut pas dire être sage ou intelligent. C’est un truc de fainéant car si on n’utilise pas le mensonge social, on se fatigue moins, on a pas à se souvenir de l’excuse à deux balles inventée y’a des années pour ne pas faire ci ou ça. Et en plus, on s’économise l’imaginaire négatif. Que du bon donc, mais pas facile dans notre société et ses idéaux dominants.
Bref, je laisse transparaître mes émotions, du moins la plupart. On sait quand on me peine, quand on me fait plaisir, quand on me fatigue aussi et quand tout cela m’indiffère. Ce qu’on ne perçoit pas, c’est la colère.

Saleté de poison ! Je suis lente à m’énerver, lente à coaguler sur cette émotion. Je garde, j’emmagasine, je « prends sur moi » et je pardonne souvent plus tard, une fois la situation passée et que l’eau a coulé dessus. Et parfois, une colère immense m’envahit. Je ne casse rien, je ne hurle pas, je reste froide, je vire glaciale et silencieuse. Il ne s’agit pas d’une rancœur mais d’un feu qui se nourrit de tout à la fois, qui purifie des petites vexations, des grosses frustrations mais aussi des vieux machins mis de côté des mois durant.
Colère utile, colère que je vis souvent seule aussi et qui peut retomber comme elle est venue, brutalement.
Mais pas toujours, sinon c’est trop facile !

En parallèle il y a ce chagrin, cette peine immense, cette pitié pour ces proches que l’on ne peut radier à loisir puisque souvent liés par le sang. Pour ceux et celles qui sont à l’entrée du chemin, qui ne voient que les obstacles et la route sinueuse, qui ne se sentent pas la force et qui perdent une énergie folle à refuser de faire le premier pas.
Ceux-là mentent, filoutent, se tortillent, se justifient, s’inventent des prétextes et s’imaginent qu’ils ne blessent pas, refusent de résonner avec leur vis-à-vis, s’auto-convainquent du bien fondé de leurs tromperies et portent ce poids si lourd – qui ne cesse de peser plus ! – et se coupent malgré eux de personnes pourtant bien intentionnées.

Je suis tombée il y a peu sur un beau texte qui parlait de l’éveil et de cette faculté d’avoir pitié de soi, de ses propres fautes, de se pardonner pour mieux s’élever. Et pouf ! Quelques jours plus tard je me prends, éponge que je suis, à vivre cette description pour quelqu’un d’autre. Le pardon de mes erreurs (volontaires ou non) je me le suis donné il y a un petit moment, sans trompette ni cérémonie vraiment, mais dans la douceur d’un quotidien qui lisse les choses et permet une maturation lente mais inexorable.
Là j’ai été d’abord blessée, puis en colère tant cette attitude m’a semblée inutile, rude et plus douloureuse pour celui qui se l’inflige que pour moi.

Étrange sensation que de s’observer comme « vue de l’extérieur » et importance aussi, nulle décorporation, simple connexion instantanée avec un grand tout pourtant microscopique puisque résumé à moi seule.

Et le pire, c’est que des « tranches de découverte » de cet ordre, j’en vis de plus en plus. Tout s’accélère et se noie pourtant dans un flottement, un balancement très maternel, un peu ouaté, doux mais ferme et bien présent.

Ouais, les facettes mises côté à côte ça fait bizarre hein. J’aime les tableaux surréalistes, ils ont tendance à être parfois plus honnêtes que ceux de la mouvance réaliste.

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