[Fragment 20 : Disparition, dissociation et dissolution]

Entre les heures perdues, au point du jour comme à la nuit tombée il y avait ces petites rémanences. Souvenirs brillants comme des pépites, petits éclats évanescents ou brumes opaques laissant entrevoir une ombre… Les liens étaient, les facettes s’invitaient parfois dans ses rêves.
Elle aimait ces moments impromptus, elles ne les attendait ni plus qu’elle ne les invoquait. Son dialogue avec son enfant intérieur était là, fluctuant au gré des facéties de ce lutin si souvent étouffé autrefois. Calme et posé extérieurement, il avait une incroyable facilité à s’extraire en rêve, à vivre mille vies toutes plus passionnantes les unes que les autres, au point de ne regarder la réalité que pour ce qu’elle valait à ses yeux naïfs : des contretemps entre deux belles aventures. Parce qu’il n’y avait rien à redire, parce qu’il lui était si facile de réussir, de satisfaire à tous les désirs de ces tiers réels, l’enfant avait du temps. Et s’il en manquait, le sommeil s’épargnait. Ou même les deux réalités-rêvées s’entremêlaient pour son plus grand bonheur.

Ce matin, ou ce soir-là, elle n’aurait même su le dire exactement, elle enquillait ses tâches belles et bien réelles. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas accordé une pause ? Aucune idée, il aurait fallu compter en mois a minima. Elle s’y refusait et avançait. Car c’était ainsi, la vie d’adulte. Avec ses charges, avec ses responsabilités, avec ses injonctions.
Elle grappilla quelques minutes et s’offrit le luxe de laisser dériver ses pensées. Elle fut tout d’abord étonnée que son enfant intérieur resta muet. C’était si rare ! Mais elle était épuisée, elle ne pouvait lui en vouloir de ne pas souhaiter sa compagnie. Ses pensées confuses et plombées n’avaient certes pas de quoi réjouir quiconque. La réalité reprit aussitôt ses droits et des minutes, des heures, des jours ou plus passèrent. Le temps est une notion tellement élastique. Abandonnée dans un hamac, s’étant ménagé une heure de pause, de vraie pause où lâcher-prise, elle s’ouvrit de nouveau. Lança un appel, pour être sûre que le message soit aussi limpide que de l’eau de roche. Seul le silence lui répondit. Elle se ménagea un cocon d’adulte, qui glissa bien vite dans un demi sommeil cotonneux. A la fois résignée et reconnaissante, elle s’y engouffra.
Des temps encore s’écoulèrent. Moins, subjectivement parlant.
Elle essaya de nouveau. Avant de s’endormir, dans cet espace si particulier où les pensées s’emmêlent et n’ont plus ni queue ni tête. Son enfant intérieur aime tant les tisser pour mieux les brouiller et en faire des motifs colorés, grotesques, joyeux et leur donner un tout autre sens.
Silence.
Non pas silence, absence.

Parti. Il a déserté. Ni caché, ni rancunier, juste ailleurs. Loin, si loin cette fois-ci que rien ne semble possible pour le ramener. Sans mot, sans explication. Juste une micro bulle qu’elle a trouvée et placée contre son cœur. A l’intérieur des couleurs-sentiments virevoltent : amour, résignation, calme, facétie et gris. Cette teinte si particulière qui borde leurs rencontres, qui teintait le début de chacun de leurs rêves éveillés. Elle-qui-était-petite et elle-devenue-grande, franchissant ensemble ces rives pour mieux s’évader, redevenir heureuses, insouciantes et si légères qu’elles pouvaient s’envoler d’une pensée. Suivre le vol d’un aigle puis se laisser tomber pour raser les cornes d’une vache paissant mile mètres plus bas. Rapetisser à volonté pour aller rencontrer le petit peuple sous la terre et chevaucher les vers. S’étirer en un souffle, accompagner le vent pour caresser les herbes, dévaler les pentes montagneuses et oublier tout vertige. S’enivrer d’un parfum, se noyer dans une couleur, s’en habiller pour mieux s’en emparer, s’en parer…

Seule. Les larmes aux yeux, plantée dans sa cuisine. Ni envie, ni désir. Pas même que l’enfant revienne. Juste vide. Constat amer. Serait-elle enfin devenue adulte ? Entièrement, complètement adulte ? « Être adulte, tout adulte c’est être déjà un peu morte, non ? » Son enfant le lui avait demandé, quand elle l’observait perchée sur son épaule, confectionner les repas, enchaîner les tâches, travailler, en oublier de prendre soin d’elle tant elle était absorbée à réaliser les rêves des autres. Figée dans leurs demandes impératives. Glacée, mais soulagée lorsqu’elle recevait un sourire ou un « merci », même tout juste lâché du bout des lèvres.
Être adulte. Entièrement adulte. Coquille vide pas même moitié réalisée. Juste de passage, mais restant bien sage. Sans joie, sans éclat. Engluée, crevée et tellement hébétée qu’elle ne sut même pas pleurer.

Elle fit ce qu’elle avait alors toujours fait : elle lui pardonna, concluant qu’elle était à l’origine de cet état et qu’elle ne pouvait, encore une fois, ne s’en prendre qu’à elle-même.

Dans ses yeux qui piquent les larmes ne se forment pas vraiment. Seule sa gorge se serre, et un halo gris nimbe la réalité. D’intense, il perd sa teinte pour ne plus appartenir au spectre lumineux. Éteint.

Elle s’ébroua. Une étape de franchie. Mais pour être particulièrement franche avec elle-même, son « elle » d’adulte, elle n’avait plus aucune envie d’en rencontrer aucune autre. Vague à l’âme. Vague abonde.

A quand la pause ? »

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