[Fragment 21 : L’Alchimiste]

Elle parcourait le sentier avec confiance. Il y avait bien cette petite gêne, ce minuscule caillou qui la faisait modifier ses appuis mais elle persistait. Elle rayonnait et les regards qui lui étaient rendus la mettait en confiance : approbation sociale comme support. Aussi quelle ne fut pas sa surprise quand elle croisa l’Alchimiste. Oh ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient. Entre les mondes leurs frontières étaient peu étanches, il était dit qu’ils se verraient et il avait suffit d’un Souffle pour que leurs âmes se reconnaissent dès les premiers regards.
Au fil des saisons ils avaient échangé, s’étaient fréquentés et avaient pratiqué quelques fois de concert. L’admiration était réciproque : elle avait le sentiment d’avoir une épaule sur laquelle s’appuyer de temps à autres. Il lui simplifiait la communication : ils se passaient aisément des mots. Leur usage était restreint, laissant la place au silence. Dans celui-ci s’inscrivait bien plus et leurs émotions dansaient tandis que leurs regards étayaient leurs confiance. Selon leurs rythmes, ils se réconfortaient mutuellement, s’offrant un sourire, une écoute ou une étreinte fraternelle.
Elle parcourait le monde, arpentant ses sentes avec l’envie de resplendir et de porter autrui bien au-delà de ce qu’elle s’autorisait pour elle-même. Et l’Alchimiste se plaça au détour d’un chemin. Il avait choisi un de ces sentiers qui sont si larges qu’ils ne puissent être autre chose que rassurants. Il l’attendait, reconnaissant d’être là. Leurs présences résonnèrent et toute la forêt s’offrit à eux dans sa Magie la plus complète. Feuilles, pierres, sol mais aussi rivière et habitants revêtirent leurs habits de lumière pour leur offrir un spectacle émouvant. Les étoiles parachevèrent le tableau, dans un émouvant ballet fugace et pourtant si pérenne. Leurs vœux posés, il lui laissa le temps d’ouvrir de nouveau les yeux et de contempler le monde.

Elle était rétive : son univers lui convenait, croyait-elle. Pourtant, comment l’aurait-il pu alors qu’elle avait fait taire ses voix intérieures ? La voie n’en était que faussée. Pour elle, il para les instants de rythmes nouveaux. Pour l’accompagner, il lui montra ses couleurs. Pour la rassurer, il la laissa errer. Toujours présent, jamais loin mais attentif à ce qu’elle ai le temps et l’espace nécessaire. Face à ses doutes, il lui offrit la franchise. Pour apaiser ses peurs, il ouvrit ses bras. Pour lui permettre d’avancer, il la plaça face à ses contradictions. Transmutations.
Accompagnant la métamorphose, il s’éloigna. Elle ne put que se chercher et parvenir au constat de son égarement total.
D’une main ferme et amicale, il la conduisit à la Pierre. Le minéral, son élément. Confrontations.
Blessée et vexée, elle sortit de la rencontre alourdie. L’Alchimiste lui asséna alors une autre vérité. Rappel des fondamentaux. Son creuset était à l’aune de ses convictions : en airain. Elle s’y fracassa de tout son être. Meurtrie mais heureuse elle se releva, déposa son fardeau et reprit la route. Faisant fi des ronces et des hauteurs, elle avança selon ses humeurs, acceptant de nouveau de se laisser porter par les vents, d’accompagner lutins et farfadets dans leurs rondes. Elle se remit à respirer : l’apnée avait assez duré.
Sa Louve intérieure hurla. Ses désirs s’éveillèrent et le feu naquit en elle. Ses eaux étaient fumantes, elle n’avait plus senti ces éléments s’imbriquer depuis des saisons et des saisons. Sa surprise lui sembla totale. Mais force lui était d’admettre qu’une simple hésitation était parfois plus révélatrice qu’une forte réaction. Elle se mit alors à naviguer dans ses eaux troubles. Ce qui en sortit la conduit à trébucher. Elle entama alors un dialogue intérieur qu’elle avait passablement négligé. Naïades, feux follets, ondins et autres esprits : tous furent d’une aide précieuse dans leur soutien. De chacun elle eut un signe et de l’ensemble elle fit une tresse : le schéma lui apparu, limpide. Décision fut prise – et appliquée.
Évidemment, le cortège de doutes vint dans une joyeuse sarabande. Mais elle fut inébranlable. Certes, elle trembla dans la tempête et fut si secouée que bien des fois elle crut lâcher prise. Mais son cœur était honnête et rien en elle n’acceptait de demi-teintes. Après que le monde ai recouvré ses couleurs et sa chatoyance, elle ne pouvait faire marche arrière. Aussi avança-t-elle.

Tête relevée, elle ne put que rire en voyant ce si grand savant la devancer sur le chemin, oublier de frapper aux portes et en être immédiatement rappelé à l’ordre. Rappel des fondamentaux donc…

D’une boucle à l’autre, ils avancèrent de front, joyeux et fluides, dans une danse qu’ils auraient voulu voir durer encore et encore. Mais conscients des enjeux et du moment, ils savaient qu’il n’était pas encore temps. Les pactes scellés, les promesses renvoyées aux quatre vents, ils laissèrent les chemins guider leurs pas et les séparer une fois de plus. Confiants dans les liens étroits qui les unissaient, ils attendaient la prochaine danse, réunion de leurs âmes, en reprenant le cours de vies qu’ils leur fallait bien mener.

Elle laissa sécher ses larmes par l’orage de chaleur qui l’accueillit. Apaisée, presque sereine, elle se sentait revivre et en capacité de supporter la suite des événements. Retour au bitume. Sur ses pas un papillon s’envole tandis qu’une sauterelle surfe sur son pare-brise. Messages bien reçus et boucle bouclée. Une de plus.
Il est plus que temps de sortir de sa chrysalide.

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