[Fragment 29 : Résonances verticales…]

Il n’était pas encore temps. Cette phrase était devenue comme un mantra, elle revenait encore et encore, sur bien des sujets. Au fil de ses promenades elle parcourait les forêts et les sentiers, saluait les gardiens, goûtait à la prodigieuse générosité de la Nature. Seule. Et patiente. Elle savourait ces instants, le visage levé vers la chaleur du soleil comme baigné par les rayons doux de la lune. Elle regardait passer les saisons, observait les uns et les autres et retrouvait peu à peu ses marques. Son odeur aussi. Tout lui paraissait neuf et en même temps avait cette familiarité qui imprègne les vieilles maisons de famille, où chaque pièce évoque subtilement ses anciens habitants sans qu’on en trouve plus trace pourtant.

Elle regardait passer les jours et ouvrait grand ses oreilles. De judicieux conseils trouvèrent alors leur auditoire et elle posa sa demande. Tenue par sa parole, elle frissonnait et pourtant restait droite, élancée vers le ciel, les deux pieds plantés au sol, faisant le lien, laissant son cœur vibrer pour mieux lancer les mots. Elle les laissa couler, initiant la vibration puis l’ancrant fermement dans la matière. Le retour fut aussi rapide qu’heureux. Elle en resta stupéfaite : oui, elle avait réussi. Consciemment, dans la joie et la fluidité. Elle célébra et laissa filer les jours, encore. La situation se mettait en place d’elle-même, avec tout ce qu’elle avait pu demander – et un bonus ! « Bienvenue sur Terre, Sorcière qui s’incarne enfin ! » semblaient lui chuchoter les gardiens, un peu taquin…

Les résonances perdurèrent et elle surfa dessus pour mieux les diffuser. Elle contaminait petit à petit tous ceux autres qui l’avaient soutenue jusque là, heureuse de pouvoir leur rendre une infime partie de ce qu’ils lui avaient donné. Les heures se teintaient de pluie, de nuit. Les journées raccourcies montraient leurs visages gris. Mais cela ne l’inquiéta pas : « après la pluie, le beau temps » disait-on. Elle laissa filer des occurrences, concentrée sur ses propres vibrations. Il n’était pas encore temps d’émettre, quand bien même quelques indicateurs commençaient timidement à passer au vert. Elle parcourait simplement ses playlists, portée par les algorithmes qui suggéraient de belles découvertes. L’analyse certes, la prise de recul, évidemment, et l’intuition, la meneuse de revue.

Elle guettait les premières gelées, en ayant hâte de retrouver les cynorrhodons en vue de préparer les sirops de l’hiver. Mais les températures n’avaient pas vraiment l’envie de tant baisser et elle se contenta de vaquer à ses tâches – déjà fort nombreuses ! Glaneuse de noisettes, ramasseuse des belles Lucques, préparatrice des confitures de tomates vertes et lacto-fermentrice de blettes… Elle s’improvisait magicienne dans sa cuisine, parfois armée d’un mixeur plongeant, retrouvant une alchimie qui lui avait tant manqué. D’échanges inspirés en confidences soutenantes, elle tissait doucement la toile de la sororité, de nouveau attentive à d’autres mondes que les siens.

Dans ses préparatifs, aidée par des conjonctions si improbables qu’elles ne trouveraient même pas crédit dans un roman contemporain aussi surréaliste soit-il, elle avait cet ancrage fort liant ses rêves à la terre, joignant ses énergies aux puissantes émissions de Gaiia. De journées chargées en soirées tout aussi pleines, elle se dégagea le temps nécessaire à une pause bienvenue. Sortie attendue, sortie inattendue. Presque frustrée d’une durée subjective jugée collectivement bien trop courte, elle réintégra ses pénates… Et suivi son intuition. Cette petite voix qui appelait, qui tirait malgré l’heure, la fatigue et les impératifs du lendemain. Elle ne comprenait pas.  Nulle logique, nul signal aussi faible soit-il. Mais il en est ainsi parfois, et elle décida qu’il n’y avait rien à perdre. Aussi doubla-t-elle son geste, lâchant toute autre intention que de générer un sourire. C’était déjà bien, après tout… C’était l’essence de ce qu’elle distillait au quotidien depuis ces semaines, où elle se ravissait d’un échange de regard, d’une trille d’oiseau, une fleur se balançant dans le vent… De toutes ces merveilles qu’elle semblait parfois seule à voir et qui la portait dans ses vagabondages.

Alors c’était ainsi la Vie et elle la savourait. Avec ses langueurs, ses creux, ses tempos si différents. Elle se réjouissait de progrès infimes, de nouvelles recettes, d’inspirations subites, d’heures passées à arpenter les sentiers plein de gadoue, et de tous les messages qui formaient la toile de ses flux. Elle ne les racontait pas, solitaire et heureuse de finalement ne pas poster de photos ni récits. Certains amis proches devinaient ses connexions, ses besoins fous d’aller par-delà les vignes. Quelques privilégiés partageaient ces levers de Lune, ces toiles d’étoiles, ces lumières si fines qui piquetaient leurs escapades. Avec parfois en bonus une bande son originale, patchwork musical résonant largement et nimbant leurs méditations d’une aura classique et pourtant si moderne… Paradoxe de ces moments si rares, précieux souvenirs qu’elle enfouissait au fond de son cœur pour mieux les ressortir plus tard et se réchauffer à leur souvenir. Rien de fixé, seules les intentions et quelques paroles flottaient, souvent agrémentées de rires complices.

Elle en souriait encore en se tordant gentiment les chevilles sur les pierres roulantes d’un de ses parcours favoris, amusée par une Lune si vive qu’elle en éclairait le chemin en rendant inutile toute autre source lumineuse, lorsqu’un crapaud aventureux lui barra le chemin. Pas peureux, il s’approcha d’elle et leur dialogue livré de cœur à cœur est désormais connu des dévas présentes sur les rives alentours… On murmure qu’en tendant bien l’oreille et en leur livrant leurs offrandes favorites, ils en chanteraient quelques bribes, mi-amusés mi-moqueurs de ces êtres ayant perdu la foi depuis si longtemps et qui soudain revenaient à leur vraie Nature, révélant alors tous les possibles… Nul baiser ne fut échangé : à quoi bon ? Le batracien placide poursuivit simplement son chemin. Et elle le sien. Les transformations sont d’un autre ordre. Les transports ont lieu sur d’autres plans et seule la Magie opère, faisant danser les mots, liant les maux pour mieux en transmuter leurs peines et les expurger. Il ne leur reste qu’à entrer dans la lumière, dans leurs lumières, à leurs rythmes et dans un ballet habillement mené, fait de contretemps, de virevoltes, d’habiles chassés-croisés où l’observateur ne saurait même trouver les points de jonctions tant ils sont fugaces. Mais les cœurs savent et les âmes chantent. Il en est ainsi des Vies : parfois elles s’entremêlent, parfois leurs souffles s’emmêlent. Et sous le regard amusé et toujours aussi perçant et affûté de l’Alchimiste, resté bien en retrait, les premiers battements du tambour résonnent, comme autant de marques et d’invitations… Tandis que spirales et points guident leur danse céleste.

En mouvement, empaquetant ses possessions, triant et rangeant, nettoyant et déplaçant : il est des énergies qui appellent au neuf. Il en est d’autres qui souhaitent rester et tout est Juste. Que chacun fasse en sa conscience, la sienne étant désormais confiée à une petite voix timide, si souvent étouffée jusque là et qui maintenant se trouve les rênes en main. Advienne ce qui est !

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