[Fragment 8 – sous réserve]

Elle souriait à la vue des empreintes des animaux. Leur éphémère présence la renvoyait à cette quête insensée que mènent tant d’hommes et de femmes, avides de reconnaissance. Cette improbable immortalité n’avait de sens. L’espère humaine transitait sur la Terre, la modifiait, la transformait, souvent l’endommageait. Mais avait-elle perdue la conscience que de simples cailloux lui survivraient aisément ? Quelle folie l’animait donc à chercher sans cesse l’approbation, l’intérêt d’autrui ? Quelle utilité ? Quelle perte de temps.

La marque du cœur lui semblait nettement plus intéressante à exploiter. L’instantanéité qu’elle recèle lui apparaissait autrement plus consistante et utile. Elle continuait de chasser ces instants pendant lesquels le regard des tiers la rehaussait. Elle n’en percevait plus le sens réel, elle fuyait la vanité, prenant un infini plaisir à casser cette image par un détail trouble, vulgaire ou déplacé. Elle voulait qu’on la reconnaisse pour son intériorité.
Le reste…
Utopie.

Ce qu’expliquait peut-être son horreur des miroirs, ce refus de se voir, les photos toujours enfouies dans des boîtes, ressorties des années plus tard pour être regardées avec un filtre si différent : le recul.
Recherche…

…mais l’aboutissement ?
Qu’importe ! Puisqu’il sera balayé par les vents.

Alors ? Alors Elle avançait. A petits pas, elle se surveillait, se surprenait à osciller quand même. Elle restait humaine avant tout, crucifiée par ces images renvoyées par la société, en totale contradiction avec la réalité. Femmes ultra minces, femmes-enfants, femmes amantes à la moue boudeuse et au décolleté profond. Femmes juchées sur leurs talons, sanglées dans leurs vêtements portés le temps d’une saison, femmes biologiquement faites pour amasser de la graisse et assurer la survie de l’espèce réduites à s’affamer, à bâfrer des salades en louchant discrètement sur le steack-frites avalé en toute sérénité par un homme assis à deux tables de là. Elle s’étonnait de ces femmes, ses sœurs, incapables en apparence de prendre du recul et de s’affranchir de cet état général.
Mais à vrai dire cela lui était facile – et c’était même un peu lâche – car sans être un mannequin elle s’en tirait plutôt bien. Mignonne à l’adolescence, on devinait qu’elle serait une dame âgée avec une beauté hors normes. Son rayonnement allait croissant avec l’humanité dont elle apprenait à faire preuve. Elle regardait ces autres qui étincelaient littéralement, débordaient d’Amour et de bienveillance. Elle ne pouvait imaginer les égaler mais appréciait leur contact. Elle aimait ces autres qui lui donnaient tant sans attendre de retour, parce que c’est naturel.

Elle s’imaginait alors que le pouvoir dont disposait ces femmes incarnait cette quête, se suffisant à elle-même. Cette dernière vibrait, enrobant ces êtres éphémères comme un linceul d’or, leur promettant une éternité dispersée dans les branches des arbres, dans les pierres moussues, dans les eaux tumultueuses et chantant dans les souffles violents d’Eole. Elle ressentait cette vérité sous l’œil de la Lune, transposant son ressenti dans son âme mais ne savait l’exprimer. Ni pinceaux, ni matière, ni chant qui ne lui permis d’exprimer cet état de fait. Les mots avaient déjà été posés, d’autres les avaient ciselés bien plus joliment qu’elle. Ne restait que cette plénitude du ressenti, amoindrie de cette incapacité à la transposition. Et cette frustration teintait son plaisir comme une vieille photo sépia est si souvent piquée. Sans aller jusqu’à dire qu’elle était hantée, elle se savait porteuse d’une multitude de choses mais peinait à trouver un mode de restitution.
Soupir.

Elle percevait l’Unité, touchait du doigt les vibrations, goûtait leur contact et s’imaginait sans peine les chemins parcourus, le dedans-dehors. Et trébuchait. Le temps filait et elle se sentait posée là, inutile, à attendre que les jours passent. Elle croisait de ces flamboyants qui avançaient, se réalisaient, touchaient à cette grâce qu’elle voyait, buvait de ses yeux sans imaginer une seule seconde pouvoir être habitée d’une petite étincelle. Nulle jalousie mais du dépit, car quelque soit le niveau d’exigence qu’elle avait d’elle, il n’était jamais assez élevé pour réussir.
Parfois, comme ces chevaux toujours obéissants qui se cabrent une fois sans explication, elle se sentait prête à ruer dans les brancards. Et parfois un signe apparaissait. Ce qui pour toute autre personne aurait été un détail insignifiant lui sautait aux yeux. Elle naviguait sur les mers des courants faibles, faisait la jonction de ces discrets éléments.
Révélateurs.

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